Alors que l’hydroélectricité constituait en 2024 la deuxième source de production d’électricité en France, derrière le nucléaire, le secteur se trouve depuis de très nombreuses années confronté à des blocages juridiques qui freinent les investissements indispensables à la modernisation des installations.
Ces difficultés trouvent leur origine dans deux procédures engagées par la Commission européenne à l’encontre de la France : l’une, ouverte en 2015, relative à la position dominante d’EDF dans le secteur et l’autre, lancée en 2019, concernant l’absence de mise en concurrence des concessions arrivées à échéance.
Un accord de principe a toutefois été trouvé avec les autorités européennes : Bruxelles accepterait de mettre fin aux contentieux en échange d’une réforme du cadre juridique applicable aux barrages. C’est dans ce contexte que le Sénat a adopté, ce lundi 13 avril 2026, une proposition de loi visant à relancer les investissements dans l’hydroélectricité au service de la transition énergétique. Ce texte prévoit une évolution majeure du modèle actuel, avec le passage d’un régime de concession à un régime d’autorisation.
À l’occasion de l’examen de la proposition de loi, le sénateur Franck Montaugé a apporté son soutien à ce texte afin de sortir de la situation qui pénalise les producteurs et les consommateurs. Il dénonce toutefois l’approche de la Commission européenne qu’il juge dépassée et en appelle à des garanties claires pour préserver la souveraineté énergétique de la France et assurer une rémunération d’EDF suffisante basée sur la prise en compte des coûts complets de production.
« Monsieur le Président, Madame la Ministre, Chers collègues,
Ma collègue Viviane Artigalas a parfaitement explicité les raisons du soutien de notre groupe à ce texte.
Je voudrais cependant revenir sur le fondement même de l’accord proposé, supposé, en abordant deux questions.
Premier point : quel est le fondement rationnel, s’il y en a un, de ces dispositions au regard du marché de l’électricité actuel ?
Second point : sur quelle méthode de calcul de coûts de production la rémunération d’EDF doit-elle être basée pour éviter la réplication de la catastrophe de l’ARENH ?
La mise en demeure d’octobre 2015 de la Commission européenne est fondée sur le reproche fait à EDF d’être en situation « d’abus de position dominante ».
Cette position de la Commission est dogmatique et d’un autre âge.
Pourquoi ?
Dans un rapport important de 2024 intitulé « Beaucoup plus qu’un marché », l’italien Henrico LETTA, grand européen s’il en est, nous invite à raisonner désormais en termes de « marché pertinent » à l’échelle de l’Union Européenne et pour tous types de productions.
Et quand on appréhende la question de la production d’électricité en termes de marché pertinent, au-delà donc des frontières françaises, et bien EDF n’est absolument pas en position dominante !
La réalité c’est qu’EDF joue un rôle fondamental en matière de régulation, à l’échelle de l’Union Européenne, grâce au nucléaire et à l’hydroélectricité qui sont pilotables, décarbonés, facteurs de modulation du parc par régulation des intermittences etc.
Sur le fond, la Commission européenne raisonne aujourd’hui dans le contexte de la vieille Europe.
Enrico LETTA et quelques autres en appellent d’ailleurs à un aggiornamento* doctrinal.
« Notre marché unique est né dans un monde plus petit. Il faut sortir de ces raisonnements qui ne font que nous affaiblir » nous dit-il.
Je veux ici dénoncer le fait que la commission européenne tape toujours sur les opérateurs publics en invoquant systématiquement les vertus supposées de la concurrence…
Et dans le même temps, on prolonge la concession de la CNR (Compagnie Nationale du Rhône) jusqu’en 2041 !
Où est la cohérence ? Vous nous le direz peut-être Madame la Ministre. Moi je ne l’ai pas trouvée !
En attendant, on n’a toujours pas réussi à déconnecter les prix de l’électricité de ceux des énergies fossiles sur le marché européen… et l’Union Européenne s’affaiblit… toujours davantage… en même temps que nos concitoyens paient l’addition et voient leur pouvoir de vivre diminuer !
Madame la Ministre, EDF est-il en situation d’abus de position dominante ? Quelle est votre appréciation sur ce point ?
La production hydraulique n’est-elle pas plutôt le bouc émissaire emblématique de l’obsession européenne à l’égard du groupe EDF ?
Quelles positions défendez-vous auprès de la Commission pour défendre la souveraineté de la France tout en contribuant à l’intérêt général des européens ?
Pour le second point relatif à la rémunération de la production hydraulique, quels principes entendez-vous faire valoir pour qu’EDF ne s’en trouve pas affaiblie une nouvelle fois, après l’ARENH de sinistre mémoire ?
Nous avons bien compris que la Commission de régulation de l’énergie (CRE) était saisie pour proposer le modèle de valorisation qui sera au cœur de l’accord éventuel.
Il n’en demeure pas moins que les principes de cadrage doivent être définis par l’État propriétaire à 100% d’EDF je le rappelle.
Madame la Ministre, que doit selon vous intégrer le calcul du prix plancher des enchères ?
En définitive, quels sont les objectifs du Gouvernement en matière de rémunération ?
Quel est votre cadre de discussion sur ce point majeur ?
Merci de nous éclairer.
Je vous remercie. »
Avec l’adoption de ce texte, le Sénat amorce la sortie de plus de quinze années de blocages et d’incertitudes sur l’avenir du parc hydroélectrique français. La proposition de loi doit désormais faire l’objet d’une commission mixte paritaire afin que députés et sénateurs puissent s’accorder sur une version commune du texte.
Sur la base du texte définitivement adopté par le Parlement il faudra ensuite que le Gouvernement français obtienne l’accord définitif de la Commission européenne. Rien n’est certain à ce stade.
*« Aggiornamento » est un terme italien signifiant littéralement « mise à jour »


